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L'OMBRE
DELIVREE DU SILENCE
L'ombre pleure.
Qu'elle tremble ou vacille dans les regards des passants (des passantes…),
c'est elle qui m'exige, elle qui, soudain, infiniment me trouble et
jusqu'à perdre toute raison m'émeut. L'ombre, c'est cela.
Une espèce de sourde clarté. La braise nocturne couvant
sous les traits d'un visage. L'éternité presque violente
des corps s'étreignant à l'extrémité de
leurs rêves. L'esquisse éperdue d'un baiser. L'ombre, cette
ombre patiente, fraternelle, cette hésitation peut-être
au sein du jour, qui frissonne, c'est celle de la pluie. Celle de la
brume. Des joies qui déchirent le ventre. Du chagrin que l'on
dissimule. Celle de l'horreur aussi. Or cette ombre que j'essaie de
peindre, qui n'est rien sans doute qu'un peu de chair, cette ombre paradoxale
et comme informulable ne meurt, de sorte que creusant, fouillant, taraudant
l'épaisseur de la nuit, elle seule au matin s'embrase afin que
l'aube, l'aube que l'on n'espérait plus, s'étourdisse
d'oiseaux cloués à la lumière. Dès lors,
l'ombre se dresse et quiconque regarde, mais regarde vraiment, peut
la découvrir ou la reconnaître par l'intimité des
formes que Gilles Roussi donne à notre hébétude.
Car c'est de cette stupeur, ce simple étonnement parfois, dont-il
s'agit.De cette voix lancinante, qui murmure, qui questionne, avec en
elle toute la douleur, toute la souffrance des femmes et des hommes
qui furent ne serait-ce qu'une fois humiliés. Cette voix ténue
pourtant. Cette voix dont la tessiture hésite entre l'âpreté
du cri et la douceur des mots que l'on prononce au bord du vide ou fou
d'amour, fou de tendresse à l'instant de l'adieu.Ce n'est pas
qu'elle se fasse trop d'illusion, cette voix. Qu'elle se méprenne
sur les vertus supposées de prérogatives qui, on le sait
bien, ne sont souvent que la défroque ou le travestissement de
l'abjection. |
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Qu'elle se leurre, donc, prise dans les rets confortables de la bonne
conscience (la conscience domestique en somme, qui expulse l'étranger
et déplace au gré de ses intérêts une population
corvéable à merci), ce n'est pas davantage qu'elle s'imagine
changer le cours des choses, non, mais c'est qu'elle veut comprendre,
comprendre, et réclame, ici et maintenant, la plus élémentaire
justice. Dans l'apparent silence de ses monolithes, Gilles Roussi capte
cette voix afin de la rendre visible. Tout se passe alors comme si la
froideur de l'univers contemporain sécrétait une espèce
de chant. Comme si, dans chaque lueur clignotante au coeur de la matière,
les mots ou les phrases brûlaient leurs propres cendres, obstinément.
Le texte lui, demeure. Ou l'appel. Irréductible quand tout nous
incitait à croire qu'il s'était aboli. Machines à
fonctionnement symbolique et citoyen, les sculptures de Gilles Roussi
sont belles de cette dignité. Elles vivent là. Sur la
place commune, totems ou stèles qui ne s'adressent à aucun
dieu mais aux hommes, préservant la part ténébreuse
nécessaire à notre lucidité. En elles, dans l'entrelacs
de leurs viscères électroniques, la mémoire ne
s'alarme qu'afin de mieux informer la durée.
S'il se contentait toutefois d'inclure quelques lambeaux du temps dans
ses oeuvres, Gilles Roussi n'illustrerait avec ses monuments qu'une
destinée funèbre et, toute vie déchue, recluse
dans les organes de l'inquiétude humaine (ce sont des ramifications
nerveuses, des cerveaux, où le courant circule), n'honorerait
au fond que d'hypocrites et de larmoyantes figures commémoratives.
Mais il fore les âges. Renverse sans ménagement la table
temporelle. Le devenir qu'il révèle ainsi - cet espace
nu, cette perspective aléatoire - ne ressemble ni aux chimères
fatidiques des uns ni aux fastidieuses, aux décourageantes croyances
des autres. Il frémit. Ou danse. Chaotique. Incertain. Et l'ombre
neige, qui échancre le mutisme où le monde s'était
obscurci.
LIONEL BOURG
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